Exposition duo / passée

Mémoires fertiles

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Le réalisme n’est pas – tant s’en faut – le trait recherché par les deux artistes Catherine Geoffray et Armelle de Sainte Marie, réunies dans l’exposition « Mémoires fertiles » à la progress gallery. Cependant, leur prêter des intentions totalement abstraites serait tout aussi inexact. Disons plutôt qu’elles situent leurs oeuvres dans certaines franges de la vraisemblance, à équidistance entre le naturel et le surnaturel, dans la zone grise entre le réel et l’imaginaire. Leurs processus de création ont définitivement évacué la tentation de figurer le tangible. Mais peut-il en être autrement quand même les rêves nous tiennent éloignés de la réalité ?

Exit le monde réel donc, et pourtant, ce qu’Armelle de Sainte Marie et Catherine Geoffray échafaudent chacune de leur côté, pourrait bien valoir aussi comme mondes. Ils existent dans l’espace, ont un poids – en argile ou en valeurs de couleurs – et une composition, qui déterminent des points d’appui, un haut et un bas, une pesanteur qui les ancre dans un espace, des fondations sur lesquelles se tenir.
Aussi bien Catherine qu’Armelle, les deux artistes composent un monde organisé, complet, autonome et clos, régi par un système interne cohérent et vraisemblable, auquel elles réclament que nous consentions . La paréidolie naturellement à l’oeuvre fait le reste (1) : on reconnaît – croit-on ! – ici une cascade ou un coquillage, une caverne ou un cartilage. Armelle évoque à ce propos des « réminiscences, issues d’une mémoire fertile (2) » ; Vilém Flusser aussi soulève à sa manière cette question cruciale : « Comment peut-on regarder quelque chose correctement ? Peut-on vraiment regarder quoi que ce soit indépendamment de toute vision du monde ? Ne voit-on pas toujours ce que l’on croit voir (3) ? ».

Ainsi jaillit à la vue des oeuvres d’Armelle et Catherine le souvenir d’anomalies zoologiques, de curiosités géologiques, de découvertes botaniques, rencontrées
ou rapportées. Ou bien encore, les oeuvres exposent à la même impression de glissement de vraisemblance que les rêves font surgir : « Des faits plus inadmissibles se présentent sans que j’en voie l’impossibilité. Tout au plus aperçois-je – et encore – une légère incongruité4. » relève Henri Michaux en auscultant ses rêves. À notre tour, malgré leur peu de correspondances avec la réalité, de croire tout cru aux systèmes que les artistes mettent sous nos yeux.

Magie du rapprochement, les mondes de Catherine et d’Armelle se superposent sous certains angles, sous certaines lumières. Des points de jonction se révèlent et ouvrent le passage d’une oeuvre à l’autre. Par les formes d’abord : les objets de Catherine pourraient vivre dans les tableaux d’Armelle, et inversement. Chez les deux s’opère une exploration du vivant, dans ses marges, confinant à l’aberration, mais sans risquer le monstrueux pour autant. Surtout, un état changeant, ou plutôt des états, imprègnent les formes perçues comme fluides, en mouvement ou encore en devenir. Est-ce dû aux détails chez Catherine, saisis à différents stades, qui font penser à une croissance toujours en cours ? Ou bien chez Armelle, aux sensations d’expansion d’un paysage d’après Big Bang, en cours de gestation à l’échelle des temps géologiques ?

Le monde de Catherine est habité par le règne animal, humain et végétal. En atteste la relative symétrie des formes, poussée vers la bipartition : deux lobes, deux pieds, deux antennes, etc. Et les détails de texture, évidemment : peau, enveloppe, carapace servant à qualifier les surfaces. Chez Armelle, c’est le règne minéral et les paysages architecturés qui prévalent, même si l’animal a fait son apparition récemment sous le duvet de la touche, sous le plumage des couleurs. Cette recherche de matière trouve son origine dans l’emploi nouveau de l’acrylique qui incite la peintre à un travail de modelé en surface.

Chacune tire profit au maximum de son medium. La sculpture offre la prééminence de sa tridimensionnalité, exploitée par Catherine dans les creux, les orifices, les points aveugles créés par les plis et replis de matière. Armelle explore à fond la picturalité et le choix de sa palette frappe par sa vivacité. Elle est une authentique coloriste, à la recherche du ton qui émeut, des associations vibrantes et astringentes. Elle nourrit un « appétit », comme elle le qualifie, pour les couleurs.

Chez les deux, pas de croquis préparatoire, pas de pensée prévisionnelle. Le geste prend le pas sur l’esprit, la main guide la forme. Armelle se laisse emporter par le geste de peindre quand Catherine modèle de délicates sculptures, à l’échelle de sa paume. Les formes s’engendrent les unes les autres, elles se déduisent, se recouvrent ou s’ajoutent. Comme dans la nature, pourvu que le terrain soit propice, que le climat s’y prête et la croissance spontanée trace son chemin, harmonieux et heureux.
L’une et l’autre évoquent l’inconscient à l’oeuvre. Catherine se fait scribe de ses rêves5, la forme passe en elle et se fixe en précipité dans la porcelaine. Sans détour, elle souligne que « Les formes qui émergent de la terre crue n’illustrent pas les rêves. Elle se font dans le même état de concentration reliée dans lequel m’a plongée le travail des rêves (6). » Armelle aussi évoque des paysages d’enfance, retrouvés dans les rêves. Assurément, plus que des oeuvres formées d’après l’expérience onirique, peut-être est-il plus juste d’évoquer des images intérieures filtrées et nécessairement traduites. Par suite, ces oeuvres deviennent des supports à la rêverie du spectateur, et comme le rêve, proposent des énigmes à déchiffrer.

Dessin versus couleur, idée contre sensation, la vieille antienne est ici balayée au profit de la spontanéité et de la boulimie. Armelle et Catherine s’allègent de l’intentionnalité et se donnent sans réserve à la joie de peindre et de modeler. Catherine l’exprime par la « sensation d’être tout entière à ce que je suis en train de faire7 ». Les deux sont particulièrement généreuses dans la profusion des formes, dans l’ampleur de la production, dans le flot bouillonnant des matières : innombrables détails et touches, multiples couleurs et textures, accomplissement de finesse et de sophistication. Dans la gourmandise de la courbe, on surprendrait presque une tendance baroque.

En démiurges, Catherine et Armelle créent paysages et êtres à leur convenance et prolongent la nature en l’enrichissant de nouvelles créatures et de nouveaux horizons. Par suite et par enchantement, ce qu’il nous est donné de voir pourrait bien être la préfiguration d’une nouvelle ère.

« Insatisfaction par les rêves : Peut-être est-ce encore plus contre mes rêves de nuit que contre ma vie, que je faisais mes dynamiques rêves de jour,
rêveries que je savais rendre fascinantes, exaltantes. Après les rêveries, plus de rêves. Nuits calmes, profondes. »
Henri Michaux (8)

Laetitia Chauvin, août 2019

  1. En creusant un peu le phénomène de la paréidolie, on apprend que cette disposition pourrait être la cause d’un avantage évolutif ayant mené à une hypersensibilité à détecter une présence, qui favorise la survie au risque d’erreurs : mieux vaut croire reconnaître une présence qui n’est pas là, plutôt que ne pas détecter une présence. Nous tentons une hypothèse : la paréidolie ne serait-elle pas l’un des facteurs décisifs de
    l’apparition de l’art ?
  2. Armelle de Sainte Marie, États de matière, Cahier n°65, Artothèque Antonin Artaud, Marseille, 2017, p. 6
  3. Vilém Flusser, Les gestes, « Le geste de peindre », Al Dante, 2014, p. 268
  4. Henri Michaux, Façons d’endormi, façons d’éveillé [1969], Gallimard, coll. L’imaginaire, 2006, p. 17
  5. Depuis 2014, Catherine Geoffray s’astreint à une routine quotidienne bien réglée, comme un musicien
    pratique ses gammes. Elle retranscrit les rêves de la nuit précédente durant le trajet de métro qui la mène à l’atelier, puis en extrait des images qu’elle dessine, avant de se mettre au travail de modelage de la
    porcelaine. Dessins et textes sont consignés dans des carnets, que Catherine publie à compte d’auteur dans de jolis livres de poche, à raison de deux par an en moyenne.
  6. Catherine Geoffray, Souvent, je rêve…, 2016, p. 9
    7. Ibid.
    8. Façons d’endormi, façons d’éveillé [1969], op. cit., p.31

œuvres exposées / armelle de sainte marie

œuvres exposées / catherine geoffray