Exposition duo / passée
salon de progress #18 / Volte-face
« Ou l’inverse? »
Une exposition à deux, c’est plus que tout seul, mais moins qu’à beaucoup. Or sitôt posé ceci, rien ne va plus, comme il est dit dans les films où l’on joue au casino en plein milieu du désert du Nevada, ou sur le territoire australien.
L’évidence se taille, et par la route, vous allez voir.
Car que font ensemble les œuvres de deux artistes? Elles interagissent certes, elles dialoguent, oui, mais plus précisément, que se passe-t-il lorsqu’on accroche pour une exposition des œuvres qui à la fois se ressemblent et pas du tout, telles que les peintures de Benoît Géhanne et celles de Florence Reymond? Le titre de l’exposition nous répond par un mouvement de « volte-face »: un petit air de tango? Anne-Françoise Jumeau, qui les a invité·es dans sa galerie, perçoit dans leurs tableaux respectifs des télescopages d’univers: l’exposition orchestrerait-elle un télescopage démultiplié? Les titres de deux œuvres de Benoît d’il y a une dizaine d’années (elles ne sont pas dans l’exposition) nous engagent sur une piste semée d’aléas qui me plait. L’une s’appelle Entre deux retours, l’autre Ou l’inverse?, insinuant une circulation intense du regard.
Les peintures de Benoît et de Florence peuvent être contemplées de la sorte, en partant de l’une pour aller vers une autre, « ou l’inverse? », tout d’abord en sautant de couleurs en couleurs, vives, voire flashy, ou grinçantes. Elles sont appliquées selon une multiplicité de techniques chez l’un comme chez l’autre, en aplats, à la bombe… Benoît récemment s’est essayé à des textures légèrement en relief, pour concrétiser différentes strates, pendant que Florence achète toute sorte de brosses et ustensiles dans les grandes surfaces pour expérimenter des motifs poilus. Chez les deux artistes, les couleurs créent un environnement qui déplace les formes vers des espaces à plusieurs dimensions et référents, des paysages et des souvenirs de films, de l’histoire de l’art et des imaginaires de science-fiction. L’un des grands points communs de leur travail est justement l’enchevêtrement d’éléments provenant d’expériences de traversées de territoires, un road trip de Benoit dans l’Ouest états-unien jusqu’à Twin Peaks, des milliers de kilomètres en Australie pour Florence sur les traces du tournage de Mad Max. Mais, de ces expériences, préparées en amont ou ressassées ensuite, il ressort différents processus d’élaboration.
Chez Benoit, notamment dans les œuvres de la série Absorption (2024-2026), la traversée en voiture donne lieu à des jeux de cadrages, avec champs, contrechamps et hors champs qui découpent des fragments réalistes, un bras, un visage, un arbre. Ils surgissent dans les limites d’un pare-brise ou se reflètent à la surface d’une carrosserie, dans un réseau d’autres apparitions abstraites.
Chez Florence, des impressions, des figures, des silhouettes, sont les points de départ de lâcher-prises et d’abandon dans l’inachevé, comme dans la grande toile Jukurrpa s'est fait goshter (2024): inspirée d’un tableau du peintre australien Sidney Nolan, le ciel s’étend jusqu’à parterre, un chameau prend la forme d’un avion furtif, un autre se confond avec une monture vue dans le(s) film(s) Dune, tandis que les esquisses au fusain et une partie de la toile sont laissées apparentes.
En tout cas, les deux artistes créent une peinture à partir d’images mais qui ne cherche pas à faire image, dans la mesure où elle se réserve une part d’indéterminé. La peinture est moins qu’une image et bien plus que cela.
Vanessa Morisset